Monde

L’heure n’est pas à La Jalousie

      Il y a des moments où la gravité des choses vous coupe le souffle et vous pousse au silence. Aujourd’hui j’interview Monique Clesca, haïtienne,  ancienne membre du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), qui a travaillé en Afrique pendant 15 ans. L’actuelle retraitée arbore fièrement un t-shirt blanc floqué d’un HAÏTI rouge brillant, tout un symbole. Un Haïti meurtri par les catastrophes naturelles et politiques, qui n’attend qu’une chose: éblouir.

      Mes questions ne semblent pas à la hauteur et survolent un sujet sévère. J’ai l’impression d’avoir une vision froide de la situation et l’insouciance de mon interview commence à me gêner. Mes questions sont brèves et schématisent la problématique. Mon thème est le suivant ; l’arrivée massive des ONG en Haïti, la cacophonie dans les actions « dites » humanitaires et le manque de résultat.

Madame Clesca me répond, par gentillesse ou compassion, en m’expliquant la situation. Très vite, elle va prendre l’interview en main et l’énoncé de son parcours, de son engagement, de son expérience va mettre en évidence des problématique plus profondes : les milliards détournés, le « cynisme et la médiocrité » de l’Etat Haïtien, sa démission. En femme de terrain, elle va en dégager toutes  les conséquences et m’en faire prendre conscience.

Elle m’explique la vie de Christelle, 19 ans, mère de quatre enfants. Elle me dessine, révoltée, les traits de cette jeune fille, représentante malgré elle d’une misère généralisée. « Elle a accouché seule »,« Christelle n’a jamais côtoyé les centres de soins ; ses enfants non plus » me répète Madame Clesca. En Haïti 50% de la population n’a pas accès à la santé. Très loin d’un discours, que certains oseraient qualifier de misérabiliste, Madame Clesca en explique les causes, la complexité du contexte. Comment un Etat, « Parent d’une société », peut il laisser des enfants naître sans assistance au milieu « des draps et des tôles ! ». La jeune Christelle fait partie d’une triste statistique : 1/4 des filles haïtiennes de 19 ans ont un enfant et 20 % des filles de – 19 ans sont enceintes.

Je n’ose plus la couper… Je  laisse ses mots accuser l’Etat haïtien et ses « partenaires »  d’être  « un système de gouvernance archaïque et corrompu ».  Je suis profondément perturbé, touché par cet entretien.  Continuer avec mes questions me gêne.  Après une heure d’échange, la discussion redescend en intensité et la conversation s’établit sur nos parcours respectifs.

Je décide de faire un tour, pour souffler, pour tenter d’entrevoir un autre HAÏTI. La mécanique effrénée de la ville continue son interminable mouvement. Je me retrouve face à un bidonville :   » La Jalousie, » véritable toile suspendue. Des constructions ornées de couleurs pastels surgissent à flanc de collines et font penser de loin, à une peinture du célèbre artiste Préfète Duffaut. 

L’Etat a customisé la pauvreté, parce que visible depuis les quartiers fortunés. Entre deux Hôtels aux courbes modernes, à la devanture propre et aux entrées luxueuses, on peut voir en arrière plan, » La Jalousie ». Le nom de ce bidonville relève d’un euphémisme culpabilisant la misère ! Le quartier clinquant qui fait face au bidonville devrait alors être appelé : L’insolent !

Je regarde » La Jalousie » et j’imagine qu’au milieu de cet immense bidonville, survit, travaille, souffre, rit, éduque, chante Christelle et tant d’autres filles, femmes, enfants et hommes qui n’ont, finalement, pas le temps d’être jaloux.

Madame Clesca m’avertit :  Haïti ce n’est pas que ça ! il serait temps d’assumer cette situation mais aussi de parler d’Haïti pour autre chose.

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