Monde

Yo soy pobre

La nuit tombe sur les hauts plateaux boliviens. Notre hôtel de sel surplombe le salar d’uyuni qui se colore d’un rose tamisé. Les lumières des habitations illuminent les environs, se transformant en phare annonciateur d’un relief au-dessus de cette étendue blanche.
L’hôtel se trouve à deux km d’un village bolivien, qui organise une fête le soir même. On célèbre le carnaval, une tradition qui s’est hissée jusque dans les hautes altitudes boliviennes. Nous décidons  avec quatre amis, d’aller partager une bière aux côtés des fêtards locaux. Aidés de lampes frontales et d’un chien, notre guide sur la piste sinueuse, nous partons à la conquête du village.
Lorsque nous entrons dans ce pueblo, une musique aux sonorités latines résonne et semble accompagner un speaker qui s’égosille à chauffer un public en transe. L’appel de la musique nous mène jusqu’à la salle des fêtes. Un petit bâtiment fait de pierres blanches, aux allures de cave, accueille une vingtaine de  fêtards à peine. Sous des airs latinos les hommes et les femmes dansent les uns en face des autres, en formant une allée qui les séparent. Les hommes sont vêtus de polaires poussiéreuses et de pantalons usés. Les femmes  dont la plupart portent l’habit traditionnel coloré ont un chapeau vissé sur la tête d’où s’évadent deux tresses noires.
À notre arrivée, les visages se tournent ; les yeux s’écarquillent d’étonnement et les réactions ne se font pas attendre.   Imaginez !…  cinq européens qui arrivent en pleine nuit dans un pueblo bolivien, à l’occasion d’une fête de village qui n’attend plus personne.
Certains ne peuvent se détacher du rythme, d’autres viennent nous accueillir ; nous serrent la main, nous proposent un alcool local, s’intéressent à nous. Nous nous sentons aussitôt  à l’aise et en suivant les pas des danseurs locaux, nous les rejoignons sur la piste. Ces hommes et ces femmes  semblent agréablement surpris de nous voir ici avec eux. On nous pare de serpentins ; on nous fête avec des confettis et on fraternise à coup de shots d’alcool andin.
Après quelques airs de musiques, je sors pour prendre l’air. L’homme qui nous a accueillis, vient pour échanger avec moi. Se livrer ?  On parle alors de nos pays, de nous, on essaye de mieux se connaitre malgré l’écart d’âge et nos vies bien différentes, ce n’est pas un choc… C’est une rencontre des cultures !
L’homme est habillé très simplement, jour de fête ou jour ordinaire. Il lui manque les dents de devant ce qui lui donne un air sympathique lorsqu’il rit ; son teint est brûlé par les jours de travaux sur ces terres désertiques ; ses yeux sont vitreux et rouges sous l’effet de l’alcool, les rides qui lui entaillent le visage sont les stigmates d’une vie de labeur à laquelle il fait face. C’est un ancien professeur d’école qui a exercé à Sucre « capital de la republica de bolivia »  répète t-il avec  engagement.On lui a, jadis, donné des ordres qu’il a trouvés illégitimes. Il a refusé d’obéir; c’est un insoumis. Il a préféré se reconvertir maçon et est venu ici, aux portes du Salar, pour quelques chantiers. Notre discussion se recentre sur le thème de la politique. L’homme fort et fier, parle beaucoup, se confie, nous dit qu’il est libre et indepéndant.   » Si trabajo, como, si no trabajo, me muero… » Mon intérêt pour sa vie le pousse à s’ouvrir mais peu habitué à cette mise à nue, il se met à parler la gorge serrée. Les mots ont de plus en plus de mal à sortir. Chaque syllabe semble lui scier la glotte.
Il lutte, là devant moi comme il a toujours fait, me raconte sa vie ; sa dure vie en veillant de ne pas s’effondrer. « Yo soy pobre » et l’homme s’écroule. Ses yeux humides s’excusent d’avoir craqué. Il baisse la tête avec humilité. Je le serre dans mes bras par admiration. Il continue son récit, de temps en temps inaudible. L’émotion le submerge. Les larmes coulent discrètement, les accolades se font de plus en plus fréquentes. Les yeux ne mentent pas, ils signifient que le lien de confiance est fort. Il est temps de partir, nous n’avons pas à rester ici trop longtemps, ce serait indécent. On se serre la main une dernière fois, les yeux dans les yeux. On  ne se reverra jamais, on se souviendra toujours…

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